Le Gâteau du Président : une enfance convoquée par la propagande

Le Gâteau du président : une dictature vue par les yeux d’une enfant. Caméra d’Or 2025, un premier film marquant.

Chirill COSTIUC

2/4/20265 min read

J’ai eu l’occasion de découvrir Le Gâteau du président réalisé par Hasan Hadi en avant-première, à Angers, dans l’atmosphère très particulière d’une fin de festival : cette soirée où l’on sent à la fois l’excitation (les rencontres, les discussions) et une forme de gravité (le moment où les films restent, quand le festival, lui, s’efface). Quelques jours plus tard, le film arrive en salles en France le 4 février 2026, et je comprends pourquoi il s’est imposé comme un titre-événement de l’année : on tient ici un premier long métrage qui raconte la dictature sans effets, en choisissant un point de vue d’une précision redoutable — celui d’une enfant.

Présenté à la Quinzaine des Cinéastes à Cannes 2025, le film de Hasan Hadi a remporté la Caméra d’or (meilleur premier film) et a aussi été élu Choix du Public de la Quinzaine — double signal rare, à la fois critique et populaire.

Une mission absurde, donc politique

Le pitch est d’une simplicité presque “de conte” : dans l’Irak des années 1990, en plein régime de Saddam Hussein et dans un pays frappé par la pénurie, la petite Lamia, 9 ans, est “tirée au sort” à l’école pour préparer un gâteau destiné à célébrer l’anniversaire du président. La difficulté n’est pas de cuisiner : c’est de trouver farine, sucre, œufs — ces choses ordinaires qui deviennent, sous embargo et sous peur, une monnaie rare.

Ce point de départ, Hasan Hadi l’ancre dans une mémoire très concrète : dans un entretien, il explique que le geste d’allégeance ne se limitait pas aux écoles et raconte le gâchis alimentaire systémique autour du dictateur (repas préparés “au cas où”, jetés ensuite), comme une métaphore de l’arbitraire et de l’indécence du pouvoir.

Et c’est exactement ce que le film réussit : transformer un objet dérisoire (un gâteau) en révélateur d’un monde où tout est déréglé. Plus la quête avance, plus on comprend que l’absurde n’est pas un “ton” : c’est une logique de système.

La force du film : ne jamais quitter l’échelle humaine

Ce qui m’a marqué, c’est la tenue du point de vue. Le Gâteau du président ne cherche pas à “expliquer” l’Irak des années 1990 par un discours, des cartons ou une leçon d’histoire. Il fait mieux : il te fait ressentir comment la politique s’infiltre dans les gestes les plus simples, comment une injonction scolaire devient une menace sociale, comment la peur se transmet par réflexe.

Plusieurs critiques ont très bien formulé cette sensation : on est dans un film qui laisse place à la part d’enfance, aux rêves, à l’imaginaire, mais sans jamais adoucir le réel.

À l’écran, la propagande n’est pas une grande scène spectaculaire : elle est partout, “dans l’air”, jusque dans les murs de l’école, dans les rituels, dans les images qu’on impose aux enfants. Télérama rappelle d’ailleurs que le film brosse un portrait de l’Irak des années 1990 et souligne la portée de cette fable sociale née à Cannes 2025.

Mise en scène : du lyrisme au chaos

Le film commence dans un espace presque irréel : un village de roseaux, des trajets en barque, une lumière qui peut sembler paisible — puis la ville surgit comme une rupture. Ce passage n’a rien de décoratif : c’est une manière de dire que l’enfance, ici, n’a jamais de zone neutre. On passe d’un monde à un autre, mais la même contrainte demeure : survivre, s’adapter, ne pas attirer l’attention.

J’ai aussi aimé que l’image ne cherche pas le “beau” pour le beau. Critikat décrit une texture granuleuse, parfois vignettée, qui donne au film une patine presque intemporelle — comme si les bords eux-mêmes étaient rongés par la mémoire.
Et ce grain n’est pas seulement esthétique : il sert le récit. Il crée une distance douce, qui protège l’enfant des regards trop intrusifs, tout en laissant filtrer la dureté de ce qu’elle traverse.

Le cinéma de la débrouille : une comédie humaine sous contrainte

Il y a dans Le Gâteau du président une dimension que j’associe à certains grands récits “d’enfance en territoire adulte” : une galerie de figures, parfois drôles, parfois inquiétantes, souvent ambivalentes. Personne n’est totalement monstre, personne n’est totalement sauveur. Le film montre surtout ce que le régime fabrique : des gens qui calculent, qui se protègent, qui profitent, qui se taisent, qui aident quand ils peuvent — et qui, parfois, se contredisent.

Le Monde, lors de Cannes 2025, parlait d’une “odyssée de la débrouille” où l’absurdité devient une matière narrative, avec un humour discret mais tranchant.
C’est exactement ça : le film ne fait pas de l’humour pour divertir, mais parce que, dans ces contextes, le rire est souvent un mécanisme de survie.

Une enfant au centre : ni symbole, ni prétexte

Le piège, dans ce type de récit, serait de transformer Lamia en “symbole” — la pureté, l’innocence, la nation blessée, etc. Le film évite cet écueil en la laissant être une enfant réelle : parfois courageuse, parfois perdue, parfois très lucide. Cette justesse tient beaucoup à l’interprétation (et, plus largement, au travail du réalisateur avec ses acteurs).

Dans l’entretien Bande à part, Hasan Hadi évoque sa préférence pour la cocréation avec des acteurs non professionnels, la recherche de “musicalité” dans les dialogues, et l’acceptation que certaines scènes soient réécrites par ceux qui les jouent.
On le sent : le film ne “joue” pas l’authenticité, il la construit patiemment.

Ce qui m’a davantage réservé...

Si je dois formuler une réserve, elle est paradoxalement liée à la qualité de l’ensemble : par moments, la narration suit une trajectoire très lisible, presque “classique” (quête, étapes, rencontres, obstacles). C’est efficace, et c’est aussi ce qui rend le film accessible à un public large — mais j’aurais parfois aimé une prise de risque formelle plus radicale, un vertige plus long, un silence plus inconfortable, quelque chose qui casse encore davantage la mécanique.

Cela dit, quand un film traite d’un sujet aussi chargé, la maîtrise peut être une force : ici, elle évite la démonstration, le pathos, la surenchère. Et c’est précisément pour ça que le film reste en tête.

Je recommande Le Gâteau du président parce qu’il réussit à parler de dictature et de pénurie sans faire un film “à thèse”. Il fait du cinéma : du point de vue, du rythme, des détails, des visages, un monde qui te parle par ce qu’il cache autant que par ce qu’il montre. Et surtout, il rappelle une idée essentielle pour nous, étudiants et jeunes cinéastes : parfois, la meilleure manière de filmer le politique, c’est de le saisir à l’endroit où il abîme le plus — dans l’ordinaire.