Cannes a des dents : notre traversée du Festival de Cannes 2026

Quelques jours au Festival de Cannes, plusieurs films, plusieurs mondes, et cette sensation très forte que le cinéma peut encore nous attraper par surprise.

Chirill COSTIUC

5/18/202612 min read

Cannes a des dents : notre traversée du Festival de Cannes 202

Il y a des lieux qui existent avant même qu’on y arrive. Cannes fait partie de ces endroits-là. On connaît les images : la Croisette, les marches, les flashs, les robes, les badges, les affiches, les files, les salles. On croit savoir. Et puis on arrive vraiment, et on comprend que le Festival n’est pas seulement une image glamour. C’est une machine vivante. Une machine de cinéma, de regards, de paroles, d’attentes, de tensions et de découvertes.

Entrer dans Cannes par les films

Notre parcours a commencé avec Nagi Notes, de Koji Fukada, présenté en Compétition officielle. Le film s’installe dans un rythme très calme. Il ne cherche pas à nous impressionner par la force. Il travaille autrement. Il avance dans les silences, les gestes retenus, les relations qui ne se disent pas entièrement

Dans Nagi Notes, il y a une attention très forte aux liens humains. Une architecte quitte Tokyo pour rejoindre une ancienne belle-sœur dans le village de Nagi. Il y a le passé, la création artistique, les souvenirs, les sentiments qui reviennent sans demander la permission. Le film regarde les personnages comme on regarde une pièce où la lumière change doucement. Rien ne semble brutal, mais tout peut basculer intérieurement.

Ce que j’ai aimé, c’est cette manière de faire confiance au temps. On n’est pas dans un cinéma qui explique tout. On est dans un cinéma qui laisse respirer. Plusieurs critiques ont souligné cette douceur apparente, cette façon très délicate de filmer des passions souterraines. C’est exactement ce que j’ai ressenti : un film calme, mais pas faible. Un film qui garde ses tempêtes à l’intérieur.

Puis il y a eu La Vie d’une femme, de Charline Bourgeois-Tacquet, également en Compétition. Le film suit Gabrielle, chirurgienne, cheffe de service, femme qui a construit toute son existence autour du travail et de la responsabilité. Elle avance, elle tient, elle organise, elle soigne. Et puis une romancière entre dans son quotidien pour observer son service. À partir de là, quelque chose se déplace.

Ce film parle d’une femme qui semble avoir une vie solide, mais dont l’équilibre commence à trembler. Il ne s’agit pas seulement de carrière ou de couple. Il s’agit de place. Quelle place on prend ? Quelle place on nous laisse ? Et à quel moment une vie parfaitement organisée peut devenir une cage ?

J’ai trouvé fort que le film ne présente pas Gabrielle comme une héroïne spectaculaire. Elle est humaine. Elle contrôle, elle doute, elle résiste, elle se découvre. C’est un film sur le vertige d’une femme adulte, et c’est peut-être ce qui le rend intéressant : il ne cherche pas la crise adolescente, mais la crise profonde d’une personne qui a déjà tout construit.

Avec Fatherland, de Paweł Pawlikowski, Cannes nous a emmenés dans une autre matière. Le film revient sur le voyage de Thomas Mann et de sa fille Erika dans l’Allemagne d’après-guerre. C’est un film en noir et blanc, traversé par l’Histoire, par l’exil, par la culpabilité et par une relation familiale complexe.

Pawlikowski a cette capacité à faire de l’Histoire un paysage intime. On ne regarde pas seulement une Allemagne en ruines. On regarde ce que l’Histoire fait aux corps, aux silences, aux regards entre un père et sa fille. Le film est court, mais dense. Il donne l’impression d’un fragment arraché à une époque immense. On sort avec cette sensation étrange : l’Histoire n’est jamais derrière nous. Elle reste dans les familles. Elle reste dans les langues. Elle reste dans les routes.

Cannes entre événements, récits politiques et cinéma populaire

Dans un autre registre, The Match, de Juan Cabral et Santiago Franco, présenté à Cannes Première, part d’un match devenu mythique : Argentine-Angleterre, Coupe du monde 1986. Mais le film dépasse rapidement le cadre du sport. Il ne s’agit pas seulement de football. Il s’agit de mémoire collective, de guerre, de fierté nationale, d’images d’archives et de mythologie populaire.

Ce qui m’a intéressé dans The Match, c’est cette manière de rappeler qu’un événement sportif peut devenir un récit politique. Un match peut contenir une blessure historique. Une action de jeu peut devenir un symbole. Maradona n’est plus seulement un joueur : il devient un personnage de cinéma, presque une figure tragique, entre génie, provocation et mémoire d’un pays.

Avec L’Abandon, de Vincent Garenq, le Festival a changé de ton. Le film revient sur les derniers jours de Samuel Paty. Un sujet extrêmement sensible, frontal, difficile. Ce type de film pose toujours une question : comment représenter le réel quand le réel est encore brûlant ? L’Abandon ne se regarde pas comme une fiction ordinaire. On sait que derrière chaque scène, il y a une réalité, une douleur, un drame national. Le film parle de l’engrenage, de la rumeur, de la peur, du silence, de la responsabilité collective. Il montre comment une situation peut se déformer, se propager, s’amplifier, jusqu’à devenir irréparable.

Ce n’est pas un film confortable. Et peut-être qu’il ne doit pas l’être. Il oblige à regarder ce que les mots peuvent produire. Ce que l’inaction peut permettre. Ce que la violence collective peut fabriquer avant même le passage à l’acte.

Dans la même idée de cinéma français porté par un sujet fort, Karma, de Guillaume Canet, présenté Hors Compétition, proposait un récit plus romanesque, plus ample, autour d’une femme qui tente de reconstruire sa vie avec un homme qui ignore son passé. Lorsqu’un enfant disparaît, le film bascule dans le soupçon, la fuite, le secret.

Guillaume Canet travaille ici quelque chose de très cinématographique : le passé qui revient comme une menace. Ce que l’on cache finit toujours par réapparaître. Le film repose sur cette tension entre amour et doute, entre confiance et peur. C’est un cinéma plus accessible, plus narratif, mais qui cherche lui aussi à parler de ce qui nous poursuit.

Des films comme des blessures ouvertes

Le vendredi a aussi été marqué par des films plus jeunes, plus libres, venus de sections parallèles ou de propositions différentes.

In Waves, de Phuong Mai Nguyen, présenté à la Semaine de la Critique, représente un moment important : l’animation comme terrain de mémoire, de sensation et de récit intime. Ce n’est pas seulement une question de style graphique. C’est une façon de raconter autrement. L’animation permet parfois de toucher ce que l’image réelle ne peut pas attraper : les souvenirs, les absences, les émotions qui n’ont pas de forme stable.

Avec La Maison des femmes, de Mélisa Godet, on est entré dans un autre espace : celui du soin, de l’écoute, de la solidarité. Le film se déroule autour d’un lieu qui accueille des femmes victimes de violences. Ce type de récit est délicat, parce qu’il peut vite tomber dans la démonstration. Mais ce qui m’a touché, c’est l’idée du lieu comme personnage. La Maison n’est pas seulement un décor. C’est un refuge, un combat, une structure fragile qui tente de tenir face au manque de moyens et à l’urgence humaine.

Le film rappelle que le cinéma social peut encore être nécessaire lorsqu’il ne se contente pas de dénoncer, mais qu’il montre aussi le travail concret : les appels, les dossiers, les regards, les gestes professionnels, la fatigue des équipes, les silences des femmes accueillies.

Puis il y a eu Sanguine, de Marion Le Corroller, en Séance de Minuit. Et là, changement brutal. Le corps revient au centre. Le film suit une jeune médecin aux urgences confrontée à des symptômes inquiétants chez des patients de son âge, puis sur elle-même. C’est un premier long métrage, et cela se sent dans le meilleur sens du terme : une envie de cinéma, une envie de sensation, une envie de déranger un peu.

Sanguine appartient à ce cinéma de genre qui ne se contente pas de faire peur. Il utilise l’horreur pour parler du corps, de la contamination, de la jeunesse, de la perte de contrôle. Le titre est parfait : il évoque le sang, la couleur, la pulsation, quelque chose de vivant et de dangereux. On sent un film qui veut toucher physiquement le spectateur.

Quelques mots d’amour, de Rudi Rosenberg, nous a ramenés vers un cinéma plus intime. Une mère célibataire tente de maintenir l’équilibre de sa famille, tandis que sa fille aînée cherche obsessionnellement son père. Le film part d’un manque. Un père absent. Une parole manquante. Une vérité qui peut tout déplacer.

Ce que j’ai trouvé juste, c’est que le film ne dramatise pas seulement l’absence. Il montre comment une absence peut structurer toute une famille. Comment un enfant peut chercher une réponse, même si cette réponse risque de blesser tout le monde. Le titre est simple, presque doux, mais le film parle de choses très profondes : ce qu’on dit, ce qu’on cache, ce qu’on attend d’un parent.

Avec Mauvaise Étoile, de Lola Cambourieu et Yann Berlier, présenté à l’ACID, l’énergie était différente. L’ACID porte souvent des films plus fragiles, plus à la marge, moins installés dans les grands codes. Le titre annonce déjà une fatalité : être né sous une mauvaise étoile, être poursuivi par quelque chose, avancer malgré un destin contrarié.

Ce genre de film rappelle pourquoi les sections parallèles sont précieuses à Cannes. Elles permettent de voir des gestes de cinéma moins lisses, parfois plus risqués, parfois plus bruts. On ne vient pas seulement chercher des grands noms. On vient aussi chercher des voix qui commencent, qui cherchent, qui tremblent.

Le corps, le désir, la peur de vivre

Un des films les plus marquants de ce parcours reste Viva, d’Aina Clotet, présenté à la Semaine de la Critique. Le film suit une femme qui, après avoir survécu à un cancer du sein, tente de se réapproprier son corps, son désir, sa vie. La presse espagnole a beaucoup parlé de cette dimension : le film ne regarde pas seulement la maladie, mais ce qu’elle laisse derrière elle. La trace. La cicatrice. La peur. L’envie de recommencer.

Viva est un film qui refuse d’être uniquement triste. Il parle de la mort, mais il cherche la vie. Il parle du corps blessé, mais aussi du désir. Il parle d’une femme qui ne veut plus être définie seulement par ce qu’elle a subi. J’ai aimé cette énergie contradictoire : parfois grave, parfois libre, parfois presque excessive. Le film porte bien son titre. Il veut vivre. Il veut crier. Il veut reprendre quelque chose.

Dans Soudain / All of a Sudden, de Ryusuke Hamaguchi, en Compétition officielle, tout change encore. On entre dans un film long, patient, construit autour du soin, de l’attention et de la relation humaine. Le film suit Marie-Lou, directrice d’un établissement pour personnes âgées, qui tente d’instaurer une approche plus humaine du soin. Sa rencontre avec une metteuse en scène japonaise atteinte d’un cancer transforme son parcours.

Hamaguchi fait un cinéma qui demande du temps. Il ne force pas l’émotion. Il l’installe. Plusieurs critiques ont vu dans Soudain l’un des grands films de la Compétition, justement parce qu’il oppose à la vitesse du monde une autre logique : écouter, regarder, accompagner. Le film parle du soin, mais il parle aussi de cinéma. Qu’est-ce que filmer quelqu’un, sinon lui accorder du temps ? Qu’est-ce que diriger un acteur, sinon créer un espace de confiance ?

C’est un film qui peut sembler lent si on attend une intrigue classique. Mais si on accepte son rythme, il devient presque une expérience morale. Il nous demande : que vaut une vie si personne ne prend le temps de la regarder vraiment ?

La peur dans la maison, le monstre dans l’intime

Gentle Monster, de Marie Kreutzer, a été l’un des films les plus durs à recevoir. Le film commence par une famille. Une maison. Un couple. Un enfant. Puis la police arrive, le mari est arrêté, les ordinateurs sont saisis. Lucy, interprétée par Léa Seydoux, se retrouve face à une question insupportable : qui est vraiment l’homme avec qui elle vit ?

Le film ne cherche pas le choc facile. Il travaille le doute. La honte. La loyauté. La peur de savoir et la peur de ne pas savoir. La presse a beaucoup insisté sur cette dimension : Gentle Monster ne donne pas de réponse confortable. Il place le spectateur au cœur d’une zone morale impossible.

Ce qui m’a marqué, c’est le titre. Gentle Monster. Le monstre doux. Le monstre proche. Le monstre qui partage votre maison, votre lit, votre quotidien. Le film est glaçant parce qu’il ne parle pas d’un danger lointain. Il parle de la part obscure qui peut exister dans l’intime, dans ce qu’on croyait connaître.

Avec Congo Boy, de Rafiki Fariala, le Festival a ouvert un autre territoire. Le film s’inscrit dans Un Certain Regard, cette section qui cherche souvent des récits plus singuliers, des voix émergentes, des manières différentes de regarder le monde. Congo Boy porte déjà, dans son titre, une identité, un lieu, un âge, une trajectoire. Il rappelle que le cinéma est aussi une façon de donner une présence à ceux qu’on ne regarde pas assez.

Puis Si tu penses bien, de Géraldine Nakache, à Cannes Première, a proposé un récit plus psychologique autour de l’emprise. Le film raconte une relation amoureuse qui, peu à peu, devient un espace de contrôle. Le titre est redoutable : “si tu penses bien”. Comme une phrase rassurante qui devient une prison. Comme une manière de faire croire que le problème vient de la victime, de son regard, de ses pensées.

Ce film touche à quelque chose de très actuel : les mécanismes invisibles de domination. Ce qui commence comme de l’amour peut devenir une méthode. Ce qui semble être de la protection peut devenir de l’enfermement. Et c’est souvent là que le cinéma peut être fort : montrer ce qui ne laisse pas toujours de traces visibles.

Cannes version nuit : genre, chaos et surprise

La nuit, Cannes change de visage. Les séances de minuit ont une énergie particulière. On y attend souvent du genre, du choc, de l’étrange, du grotesque, du plaisir immédiat. Avec Gun-che / Colony, de Yeon Sang-ho, le cinéma sud-coréen a repris possession du terrain de l’horreur et du zombie. Le réalisateur, connu pour Dernier train pour Busan, revient à un imaginaire de contamination, de corps transformés, de survie dans un espace fermé.

Le film joue avec les codes du genre, mais cherche aussi à les pousser plus loin : virus, bâtiment isolé, infection qui évolue, collectif menacé. Certains critiques ont parlé d’un film très physique, spectaculaire, presque animal dans son énergie. C’est exactement ce qu’on attend parfois d’une Séance de Minuit : sentir la salle réagir, entendre les souffles, les rires nerveux, les mouvements du public.

Dans un autre registre, Club Kid, de Jordan Firstman, a été une vraie surprise. Présenté à Un Certain Regard, le film suit un organisateur de soirées underground à New York qui découvre qu’il doit s’occuper d’un fils dont il ignorait l’existence. Sur le papier, cela pourrait être une comédie très simple. Mais le film semble avoir touché beaucoup de monde par son mélange d’excès, d’humour, de culture queer, de fête et d’émotion.

Plusieurs critiques américaines ont parlé de Club Kid comme d’un des films les plus chaleureux du Festival. Et je comprends pourquoi. Au milieu de films souvent graves, sombres, politiques, Club Kid apporte une énergie différente. Il ne nie pas la douleur. Il la transforme en mouvement. Il parle de famille, mais pas seulement de famille biologique. Il parle de communauté, de responsabilité, de la difficulté de devenir adulte quand on a construit toute sa vie sur la fuite.

Enfin, finir avec Full Phil, de Quentin Dupieux, c’était presque logique. Dupieux appartient à cette famille de cinéastes qui ne demandent pas la permission d’être absurdes. Son cinéma aime le décalage, les idées impossibles, les situations qui semblent partir d’une blague mais qui révèlent quelque chose de plus profond sur nos automatismes.

Avec lui, on accepte de ne pas tout contrôler. On accepte que le cinéma soit aussi un terrain de jeu, une anomalie, un piège comique. Après plusieurs jours de films graves, intenses, politiques ou émotionnels, cette étrangeté avait quelque chose de libérateur. Cannes peut être sérieux. Mais Cannes peut aussi être bizarre. Et heureusement.

Ce que Cannes laisse après les images

Ce voyage n’était pas seulement une accumulation de projections. C’était une traversée. Chaque film ouvrait une porte différente : le Japon rural de Nagi Notes, l’hôpital de La Vie d’une femme, l’Allemagne détruite de Fatherland, les blessures du réel dans L’Abandon, le corps inquiet de Sanguine, le désir de survivre dans Viva, le soin comme acte politique dans Soudain, l’intime comme zone de danger dans Gentle Monster, la nuit électrique de Colony, l’énergie queer et mélancolique de Club Kid.

Cannes donne parfois l’impression d’un monstre élégant. Tout est beau en surface. Tout est organisé. Tout est cadré. Mais derrière cette beauté, il y a quelque chose de beaucoup plus brutal : des films qui attaquent, qui dérangent, qui déplacent. Des cinéastes qui défendent leur monde. Des spectateurs qui ressortent changés, agacés, émus, parfois perdus.

C’est peut-être ça, le vrai intérêt du Festival. Pas seulement voir des films avant les autres. Mais les voir dans un endroit où chaque film devient immédiatement une discussion. Un débat. Une position. Une mémoire.

Pour ART&CLAP, Cannes 2026 a été une expérience importante. Parce qu’elle a confirmé quelque chose : même en tant que média étudiant, même avec nos moyens, notre regard a une place. Nous pouvons poser des questions. Nous pouvons transmettre. Nous pouvons écrire sur les films autrement, depuis notre position de jeunes créateurs, de spectateurs en formation, de futurs professionnels.

Le Festival de Cannes impressionne, évidemment. Mais il ne faut pas le regarder de trop loin. Il faut entrer dedans. Il faut écouter. Il faut se laisser surprendre. Il faut accepter de ne pas tout aimer. Il faut accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. C’est comme ça que le cinéma travaille.

On repart avec des images, des notes, des rencontres, des impressions, et cette conviction très simple : le cinéma n’est pas seulement un art qu’on regarde. C’est un lieu où l’on se mesure au monde.

Et Cannes, cette année, avait des dents.

Il fallait accepter de s’en approcher.

                                                                                                                            Crédit photo: @COSTIUC CHIRILL

turned on projector
Ne ratez aucune actualité !